Mali: Interview avec Fatoumata Diaby, la battante de Sakolabada à Kéniéba

IMG_20160621_152742
Fatim, la commerçante de Moto-taxi à Sakolabada, Kéniéba au Mali

Communément appelé « Taxinin » ou « katakatanin », le moto-taxi est aujourd’hui utilisé dans presque toutes les régions du Mali. Il sert de transport en commun dans certaines villes comme à Ségou par exemple  où il tente de supplanter les taxi à cause de son prix abordable, comme souligné dans le blog TOUBABOU A BAMAKO. A Bamako, il est utilisé pour le transport de bagages. Dans certaines zones rurales, des commerçants s’en servent pour aller vendre leurs marchandises de villages en villages. Dans toutes ces activités, Ce sont les hommes qui travaillent avec le « katakatanin », mais le cas de Fatoumata était ma première fois de voir cet engin conduit par une femme.

J’ai rencontré Fatoumata au niveau de Kati le 28 juin 2016 sur son nouveau moto-taxi en partance à Kéniéba sur une distance de 484 kms. Voir une femme au volant d’un engin difficile à conduire même pour les hommes pour la première fois, m’a poussé à découvrir davantage ce que fait Fatoumata avec le moto-taxi et je me suis entretenu avec elle.

Lisez l’interview

Boukary Konaté alias @fasokan : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs, s’il vous plait?

Fatoumata Diaby: Je me nomme Fatoumata Diaby, j’ai 35 ans. Je suis originaire de Kéniéba, mais je vis avec mon mari à Sakolabada, un village d’orpaillage situé à 26 kms de Kéniéba. Nous avons trois enfants: deux garçons et une fille. Je suis infirmière, mais je n’ai pas eu la chance de pratiquer ce métier.

BK: Hier, je vous ai rencontrée au niveau de Kati sur un moto-taxi en partance à Kéniéba. Vous m’avez dit que vous venez acheter les moto-taxis ici à Bamako pour aller les vendre  à Kéniéba. Vous roulez vous-même ces moto-taxis de Bamako à Kéniéba. Expliquez-nous un peu, pourquoi vous faites ce travail et depuis combien de temps?.

FD: Parfois, les choses arrivent d’elles-mêmes. Comme je vous l’ai dit, je suis infirmière de formation, mais Dieu ne m’a pas donné la chance de pratiquer ce métier. Au lieu de croiser les bras pour dire que je suis en chômage, j’ai ouvert d’abord un restaurant en 2011 à Sakolabada. Mais après, il m’est venu en tête de ne pas me contenter de ce seul travail. Là, j’ai acheté un moto-taxi, j’ai appris à le conduire et j’ai commencé à faire le transport de bagages dans les zones d’orpaillages. Ceux qui font de l’orpaillage ont besoin de transporter leurs pierres auprès du moulin pour extraire de l’or. Je me chargeais de transporter ces pierres aux moulins. Je transportais également leurs matériels entre la ville de Kéniéba et les zones d’orpaillage, sur leurs lieux de travail. De même, je transportais également de l’eau à vendre aux clients quand il y a crise d’eau sur les lieux.

Dans ce travail, à chaque fois que  ma moto vieillissait et que ça ne pouvait plus travailler convenablement, je la vendais à quelqu’un d’autre et je venais acheter une autre à Bamako pour pouvoir bien continuer avec mon travail. Mais chaque fois que je viens acheter un mototaxi à Bamako, je le roule moi-même jusqu’à Sakolabada, au lieu de le transporter par car. En 2015, j’ai pu ouvrir une boutique de vente de pièces détachées de motos dans le village de Sakolabada. J’ai alors arrêté avec le transport pour me contenter de vendre cette boutique de pièces détachées. Comme les clients savent que je m’y connais un peu aux mototaxis, ils viennent commander chez moi à chaque fois qu’ils en ont besoin. Alors, je viens acheter les commandes à Bamako, je charge là-dans les pièces détachées que j’achète également à Bamako et je le conduis à Kéniéba ou à Sakolabada. Même s’il n’y a pas de commande, parfois, je viens en acheter pour aller le garer à la boutique pour les clients. C’est comme ça que j’ai commencé ce commerce de  moto-taxi.

BK: Combien coûte un mototaxi à Bamako et combien vous pouvez gagner en bénéfice après la vente Sakolabada ou à Kéniéba?

FD: ça dépend de la montée et de la baisse du prix sur le marché. Je peux par exemple acheter une moto à 1.180.000 F cfa à Bamako et la livrer aux clients  à 1.230.000 F cfa. Le carburant pour aller de Bamako à Kéniéba me coûte 25.000 F cfa. Ce qui est important dans tout ça, c’est le fait que dans le moto-taxi, je transporte les nouvelles pièces détachées que j’achète pour ma boutique. Ainsi, je ne paie pas de  frais de transport ni pour moi même ni pour le moto-taxi ni pour les pièces détachées aux chauffeurs de car. Vous voyez que ça fait beaucoup! Donc, je ne vise pas tout le bénéfice directement sur la vente du moto-taxi, mais le fait aussi de ne pas payer tous ces frais de transport, constitue pour moi un bénéfice à gagner si on sait que par car, les frais de transport d’une personne de Bamako à Kéniéba c’est 6.000 à 7.000 F cfa, 50.000 F cfa pour le moto-taxi et entre 30.000 à 35.000 F cfa pour les pièces détachées que j’achète pour la boutique.

BK: Fatoumata, gérer la famille et pratiquer ce métier, que direz-vous en terme de difficulté?

FD: A ce niveau, je n’ai encore rencontré aucune difficulté. Je fais ce travail avec le consentement de mon mari et il me soutient beaucoup. Parfois, on travaille d’ailleurs ensemble. Lui, il travaille dans la mine, mais quand moi je viens à Bamako pour les achats, c’est lui qui tient la boutique. Pour les travaux domestiques, mon mari et moi, nous gérons ensemble de sorte que chacun puisse avoir le temps de s’épanouir dans son travail. J’ai également engagé une fille que je paie chaque mois. Elle nous aide dans les travaux domestiques et on s’entend très bien avec elle. Alors à trois, nous menons convenablement cette vie de commerce et de travaux domestiques.

BK: comment ça se passe avec les autres commerçants de moto-taxis à Kéniéba?

FD: Je m’entends bien avec les autres commerçants. Chacun gagne sa chance quotidiennement. La seule différence c’est que les motos que je roule de Bamako à Kéniéba sont bien rodées à l’arrivée et se trouvent en bon état. Les clients préfèrent ces motos à celles transportées dans les camions qui parfois, se déforment à l’arrivée à cause des charges qu’on met là-dessus dans les camions.

BK: quelle est l’appréciation des gens sur ce que vous faites?

FD:  Les gens aiment beaucoup ce que je fais. Tout le monde me félicite et m’encourage dans ce travail. Je profite d’ailleurs de cette interview pour remercier les populations de Sakolabada et Kéniéba pour leur encouragement. Les hommes et les femmes me soutiennent beaucoup, même si certaines femmes trouvent que ce que je fais n’est pas un travail conforme à une femme et c’est d’ailleurs pour cette raison que je suis surnommée « Katakataninbolila Fatim » (Fatim, la conductrice de Katakanin, comme on aime appeler le moto-taxi en bambara).

BK: Cette appellation vous pose  problème?

FD: Pas du tout! C’est d’ailleurs un plaisir pour moi que d’être surnommée comme ça! ça désigne mon travail, ça signifie que je suis connue dans mon travail, donc que je l’aime et que je le fais peut-être bien. Et puis, il n’est pas dit que tout le monde partage nécessairement  ma pensée, mes ambitions.

BK: Dans ce travail, que pouvez-vous partager avec nous comme souvenir et que vous n’oublierez jamais?

FD: Merci pour cette question car ça me permet de montrer ma reconnaissance à l’endroit des populations de Kéniéba pour un geste qu’elles ont fait pour moi et pour lequel je leur resterai reconnaissante.

Un jour, c’est d’ailleurs ma première fois de venir en moto. Quand ma sœur a remarqué que je suis en retard, elle m’a appelé au téléphone pour prendre de mes nouvelles. Je me suis garée pour décrocher le téléphone et je lui ai dit que je suis presque arrivée et que je suis en moto. Etonnée, elle a informé les femmes et les jeunes. Ils se sont regroupés pour venir m’accueillir à l’entrée de la ville à pieds, en motos, et en voitures avec des tam-tams. Cela a été une grande surprise pour moi parce qu’ils ne m’avaient pas informée. Je reste reconnaissante à toute la population de Kéniéba pour ce geste qui fut un grand honneur et une grande joie pour moi.

BK: Nous vivons dans une société où les traditions font que certaines tâches sont réservées aux hommes et d’autres aux femmes et c’est parfois mal vu qu’une femme pratique un métier réservé aux hommes et vis-versa. Il y a de grandes luttes engagées contre cette pratique pour établir une égalité entre les hommes et les femmes. C’est d’ailleurs un des objectifs du millénaire de l’ONU. Est-ce que dans votre travail, vous revendiquez le fait d’être une femme et de faire un travail réservé normalement aux hommes?

FD: Jamais! Mon idée n’est pas du tout de me comparer aux hommes en faisant ce travail. Je le fais par passion, je le fait par ce que je l’aime, je fais  ce travail parce que j’y gagne ma vie. Seulement qu’en le faisant, je transmets un message et ce message n’est autre que de montrer aux femmes et aux jeunes que l’heure n’est plus le temps de s’asseoir, que personne ne doit plus croiser les bras, qu’on cesse de faire le choix entre les métiers avec l’idée qu’on a un diplôme et qu’on doit forcement travailler dans un bureau. C’est ce message que je transmets et je me vois comme un exemple dans ce message que je transmets à tous et c’est tout.

Quant à l’idée de l’égalité entre les hommes et les femmes, je ne maîtrise pas tous les contours, mais pour moi ce qui compte, surtout dans un foyer entre la femme et son mari, c’est la compréhension, l’entente et la complémentarité. Quand un homme et sa femme s’entendent bien, c’est tout le bonheur du foyer et c’est cela, cette égalité qu’on cherche! Dans ce domaine, je ne me plains pas de mon mari. Dans le foyer, on s’entre-aide dans les différentes activités sans se dire que tel travail est réservé à l’autre. Parfois, mon mari balaie la cour quand je suis occupée et moi de même, quand lui aussi se trouve occupé!

BK: quelles sont les réalisations que votre métier vous a permis de faire, s’il vous plait?

FD: Je gagne ma vie dans ce métier. J’ai pu construire une maison à Kéniéba et j’ai également une maison en sentier à Bamako. Dieu merci! Mon mari et moi, nous arrivons à subvenir aux besoin de la famille et à assurer la charge de nos enfants. Déjà, je peux dire que ce métier m’a beaucoup servi.

BK: Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées depuis que vous avez commencé avec le transport de moto-taxi de Bamako à Kéniéba?

FD: dans ce métier, je ne peux pas parler de difficultés majeures, mais c’est fatiguant de rouler en moto-taxi de Bamako à Kéniéba. Mais il suffit juste de te laver et de te reposer à l’arrivée et la fatigue est finie. Parfois, la moto tombe également en panne. Elle peut se crever ou le disque peut se griller. Quand ces genres de pannes arrivent  en cours de route, je répare la moto moi-même:  je peux coller le pneu ou changer le disque. j’ai tous les matériels pour ces genres de pannes avec moi. A par ça, je n’ai pas rencontré de difficultés pour le moment.

BK: quels sont tes mots de la fin?

FD: je vous remercie pour cette interview qui est aussi une grande aide, une source de motivation. Dans ce métier, je ne me vois pas en héros, mais en exemplaire. je me vois comme une source d’inspiration pour les femmes et les jeunes qui me comprendront, qui comprendront à travers ce que je fais, que le temps de se considérer comme supérieur ou inférieur par rapport à un métier est terminé. Il suffit juste d’aimer ce que tu fais et de se battre car la réussite est au bout de l’effort.

BK: je vous remercie

Publicités

13 commentaires sur “Mali: Interview avec Fatoumata Diaby, la battante de Sakolabada à Kéniéba

  1. Bon courage Fatoumata, la vie est un combat de tous les jours.
    il n’y a pas de sots métiers mais il y’a des sottes gens!

    J'aime

  2. Il y a un an jour par jour que j’ai rebloggué cette interview tellement encourageante sur mali4infos.wordpress.com.
    Et j’ai suivi avec beaucoup d’attention le travail encourageant et impressionant de Boukary sur ce blog ainsi que sur Fasokan.
    Et je viens d’apprendre qu’il a rendu l’âme, après une lutte sans issu contre la maladie.
    Je suis trés triste. Ala ka hina la.
    aramata Kim-Bathily

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s